Ces incroyables Français : Stéphane Kacedan, African Eager

Le jour où je rencontre Stéphane Kacedan, l’un des fondateurs de l’entreprise de tourisme African Eagle, le 7 juin, c’est son anniversaire. Alors qu’il me propose un café, son assistante semble déçue qu’il ne se joigne pas à eux pour la fête d’anniversaire que ses employés lui ont préparée. Quand je l’encourage à les rejoindre, il me dit du tac au tac « Ah mais non, ça fait quinze ans que je ne veux pas fêter mon anniversaire. Je leur avais demandé de ne pas s’embêter à organiser quoique ce soit. Et puis, pourquoi me faire une fête d’anniversaire, à moi, hein ? » Soudain, alors que nous sommes installés dans son bureau, on entend les airs de « Happy Birthday » depuis le bout du couloir. « Là, je vais être obligé d’y aller, c’est quand même super sympa d’organiser ça. Je reviens. » Aller simple pour découvrir l’univers de Stéphane Kacedan et sa modestie à toute épreuve.

En fait, j’avais déjà une idée assez précise du tempérament de Stéphane quand, quelques mois auparavant, je lui ai proposé de réaliser ce portrait. Il m’avait répondu dans un courriel qui m’avait bien fait rire qu’il ne souhaitait pas plus que ça faire l’objet d’un portrait. Parce que c’est la première fois que je reçois ce genre de réponses, et parce que je trouve sa réponse tellement parlante, je vous en livre ici un extrait : « En tous cas, je te confirme que je n’ai rien d’incroyable, et suis certain que beaucoup, seront flattés d’être mis en avant dans la publication officielle du consulat ». Plutôt que de me décourager, ce message m’a confortée dans l’idée de réaliser son portrait. Du brut. De l’intelligence. Et beaucoup d’humour. Ce sont ces mots qui caractérisent réellement Stéphane Kacedan, dont l’optimisme à toute épreuve lui a permis de soulever des montagnes là où d’autres auraient sans doute été découragés. Et son parcours en Afrique du Sud, quoiqu’il en dise, est vraiment celui d’une success story d’un « Incroyable Français ».

JPEG

L’aventure a commencé en 1992 pour Stéphane Kacédan et Henri Ménard, son ami d’enfance, qui ont à l’époque cette envie commune de créer leur entreprise dans le tourisme. « African Eagle, c’est avant tout une histoire d’amitié. Avec Henri, on n’a jamais cessé de rêver ensemble, et surtout, d’accomplir nos rêves. Que ce soit à 16 ans en reliant à vélo Versailles au Mont Ventoux, à 18 en voyageant en Inde… On a toujours fait des choses extraordinaires. » A l’époque, Stéphane est militaire dans l’armée de terre tandis qu’Henri a déjà de l’expérience dans le secteur du tourisme. « On a failli s’installer en Russie, car nous étions tous deux russophones, mais l’Afrique du Sud s’est imposée. On était sûr que ce pays allait exploser. C’était risqué, peut-être, mais on n’avait rien à perdre. Les gens, ici comme en France, nous prenaient pour des fous. D’ailleurs, dans l’avion pour Johannesburg, j’étais seul ! »

Stéphane débarque ainsi en Afrique du Sud muni de son sac à dos, avec un ordinateur à l’intérieur, au lendemain de l’assassinat de Chris Hani, le leader du parti communiste. « C’était la panique. Les gens pensaient que c’était terminé, que ça allait finir en bain de sang, qu’il fallait se préparer au « grand soir ». Certains stockaient même du sucre au cas-où et la plupart nous disaient chanceux de disposer d’un passeport étranger si la situation venait à dégénérer ».

Depuis la fenêtre de son hôtel, le jour même de son arrivée, Stéphane assiste à une manifestation Toyi-Toyi*. «  C’était impressionnant. Je me suis quand même demandé ce que j’étais venu faire ici. Et si le pays était prêt pour notre idée de business. C’était risqué. »

La prise de risque était en réalité très importante pour Stéphane qui ne parlait pas un mot d’Anglais, qui, au sein de l’armée, n’avait jamais travaillé avec des femmes, et qui était marié à une médecin qui ne pouvait pas exercer en Afrique du Sud. Sans parler de leur petite fille de quelques mois !

« Le pays était à bout de souffle, l’économie au point zéro. Par exemple, sur les immenses autoroutes de Johannesburg, il n’y avait quasiment pas de circulation. A chaque fois que je prenais ma voiture, je me faisais la remarque « Dis donc, ils ont vu grand, trop grand peut être ». Mais avec la fin de l’apartheid et l’élection de Mandela, l’économie a fini par démarrer, et fort. Aujourd’hui, c’est quand même impressionnant de voir ces mêmes autoroutes constamment embouteillées ! »

Au fil de notre entretien, je réalise que l’itinéraire de Stéphane est intrinsèquement lié à l’Histoire de l’Afrique du Sud. Assis à côté de l’affiche de campagne de Nelson Mandela imprimée pour les élections de 1994, il me dit d’ailleurs qu’il a eu l’impression de faire partie d’un voyage, d’un processus, de ce que l’on appelle en Anglais « a History on the making ». « D’un point de vue humain, c’était formidable. Etre témoin de l’Histoire ! Le jour des premières élections démocratiques du pays, j’ai parcouru Johannesburg à vélo et j’étais impressionné de voir les files interminables, de gens mélangés, devant les bureaux de vote. Un vrai moment de communion. Lorsque l’Afrique du Sud a remporté la coupe du monde de rugby en 1995, avec Henri on s’est dit : « ça y est, c’est bon, c’est gagné » ».

Grâce aux connexions d’Henri dans le domaine du tourisme, African Eagle se développe rapidement et s’organise en deux bureaux dès 1995, Johannesburg, géré par Henri, Cape Town, par Stéphane.

« C’était mal parti pour moi. Ça a commencé par un accident d’avion. Je suis resté dans un corset pendant plusieurs mois et j’y ai laissé quelques centimètres. C’était très violent. Puis on a tout eu, le pire de ce qu’un professionnel du tourisme peut connaître : pannes de bus, hôtels surbookés… On a connu toutes les galères. Mais c’était très formateur. J’ai appris le métier en même temps que je le faisais. »
Pour proposer des services de guides touristiques pour leurs groupes français, Stéphane et Henri ont l’idée de créer un centre de formation interne. Par ailleurs, Stéphane créé un service de tours à la journée qui est aujourd’hui le fer de lance d’African Eagle à Cape Town. Aujourd’hui, quarante véhicules transportent entre trente mille et soixante mille passagers chaque année, sept jours sur sept, du Cap de bonne espérance à la montagne de la Table en passant par Boulders Beach.

« Notre force ça a été d’inventer des logiciels et des outils pour gérer notre activité. Avec des nombres aussi importants que les nôtres, sans outils informatiques innovants, nous n’aurions pas réussi à gérer les flux. Bien sûr, l’engouement pour l’Afrique du Sud a joué en notre faveur. Mais c’est surtout notre faculté à répondre précisément et efficacement à la demande qui nous a permis d’être là où nous sommes aujourd’hui. »

Namibie, Chutes Victoria, Zimbabwe, Kenya, Tanzanie, Ethiopie, Ouganda, Rwanda, Sénégal, Côte d’Ivoire et Madagascar… African Eagle n’a cessé de se développer dès 1997, avec, en toile de fonds l’envie d’entreprendre, bien sûr, mais surtout, toujours, le rêve partagé avec son partenaire Henri. « Avec Henri, on continue de rêver. On est des « africano-optimistes »

Avec environ 90% d’employés permanents noirs et métis parmi ses 250 employés dans le monde entier, et une centaine de guides free-lance pour la seule ville du Cap, l’entreprise African Eagle, en plus d’attirer des touristes de plus de trente-six pays du monde s’est développée par et pour l’Afrique du Sud.

Après dix ans consacrés à bras le corps à son entreprise, Stéphane a décidé de s’impliquer auprès des Français installés au Cap pour « rendre la pareille » à ce pays qui lui avait tout donné. « Il y avait des Français en difficulté et je me suis dit que je devais m’investir auprès d’eux. Autant balayer devant sa porte. » Il devient alors Président de l’Entraide, fonction qu’il exercera pendant sept ans et fonde par ailleurs avec d’autres entrepreneurs du Cap le réseau économique « Le Cap 40 ».

On pourrait croire que cet hyperactif au grand cœur mériterait de se reposer un peu, mais que nenni, Stéphane Kacédan n’a de cesse de rêver de nouveaux projets à réaliser. Une croisière dans la baie du Cap, un parcours artistique dans les trois grands lieux culturels de la ville… Pour couronner le tout, un livre sur la découverte de son histoire familiale en cours d’écriture !

Alors que cette interview touche à sa fin, je le taquine sur sa discrétion, plutôt curieuse pour un entrepreneur comme lui : «  Tes communicants ne doivent pas être très contents ! » Plutôt que de me répondre, il me dit « Viens, approche toi de la fenêtre et regarde mes véhicules de transport. N’y a-t-il pas quelque chose qui te frappe ? ». Si, il n’y a quasiment rien d’écrit sur la carrosserie. A peine voit-on un minuscule aigle noir « African Eagle » sur l’aile gauche. J’avais tout compris. A l’image de son fondateur, African Eagle n’a pas besoin de faire trop de bruit pour exister, c’est une grande entreprise qui fait profil bas. Pour reprendre les mots de Stéphane Kacédan, à African Eagle, « on n’aime pas se faire mousser ». Et c’est sans doute ça, la clef de la réussite des géants.

*La danse Toyi-Toyi est une danse traditionnelle exercée par les sud-africains noirs pour manifester contre l’oppression de l’apartheid

Portrait rédigé par Marie Traisnel

publié le 20/06/2018

haut de la page