Ces incroyables Français : Oliver Petrie, Focus sur l’Ekse Lens

C’est un jeune homme décidé, la tête sur les épaules, que je rencontre pour réaliser cette interview, dans un restaurant zimbabwéen qu’il adore, Jimmy Jimalo, sur Long Street. Par coïncidence, c’est justement à une quinzaine de la frontière avec le Zimbabwe, à Musina, la ville la plus au Nord du pays, qu’Oliver a réalisé récemment un reportage sur les parcours des migrants qui tentent d’obtenir le statut de réfugié en Afrique du Sud*.

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Il mange avec les mains son ragoût de poulet avec du pap (sorte de pâte de farine de maïs, spécialité sud-africaine) tandis que j’opte pour la fourchette pour éviter de tacher les pages de mon cahier. Comme on déjeunerait avec un copain, en toute simplicité, il me parle de son parcours et de Ekse Lens, projet qui l’anime depuis deux ans.

Un petit point lexical s’impose. « Ekse » qui veut dire «  I say  » en argot afrikaans s’utilise surtout pour attirer l’attention de quelqu’un, un peu comme le «  mec  » ou le « t’as vu ». Ce mot ponctue et rythme les phrases des jeunes qui vivent dans les townships et les cape flats et veut à la fois tout et rien dire. Il est à la fois inutile et indispensable tant il est courant. Accolé au mot « Lens » - en Français « objectif de caméra » - il prend tout son sens pour devenir « Ekse Lens ». Ekse Lens, c’est le nom qu’ont choisi Oliver Petrie, notre compatriote, et son ami et partenaire Mpumelelo, pour l’école de photographie et de vidéos qu’ils ont créée dans le township de Khayelitsha. Un jeu de mot franco-afrikans pour l’école de l’excellence.

Oliver est photographe et vidéaste au Cap. Il a d’ailleurs réalisé à plusieurs reprises des reportages sur les événements du Consulat général, comme le 14 juillet. Mais c’est son autre casquette, celle d’entrepreneur social, qui nous a amenés à réaliser son portrait.

Après le Canada, le Rwanda et d’autres pays, Oliver pose ses valises au Cap avec sa compagne, Marie-Laure, photographe, afin d’y suivre une formation en journalisme. Le premier jour, sur les bancs de l’école, il rencontre Mpumelelo, un jeune sud-africain noir de vingt ans, originaire du township de Khayelitsha « Je n’étais pas emballé par l’Afrique du Sud, ou en tous cas je ne me serais pas forcément vu rester sur le long terme. Si je n’avais pas connu Mpumelelo, je pense que je serais parti. C’est lui qui, en m’invitant chez lui à Khayelitsha et en me faisant rencontrer ses amis, m’a donné accès à la réalité de ce pays.  »

Tous deux partagent rapidement la même envie de s’engager, de faire bouger les choses dans les townships. « J’étais impressionné par Mpumelelo. Il avait à peine vingt ans et avait déjà lancé plusieurs projets sociaux à Khayelitsha comme « Dine with Khaletisha ». Moi, à son âge, qu’est-ce que je faisais ? Rien de tout ça. Il était inspirant.  »

En parallèle de sa formation, Oliver démarre son activité de photographe et de vidéaste en indépendant. Alors qu’un jour, il filme à Site C, la partie la plus ancienne de Khayelitsha, un jeune vient le voir et lui parle de son envie de rejoindre la même école qu’Oliver pour suivre une formation de trois ans en photographie. Le hic : il n’a pas d’argent pour payer ses cours. Ces échanges avec Yandisa vont déclencher une prise de conscience chez Oliver. « Pour moi qui n’ai pas été dans une école de photo, je pense que la meilleure manière d’apprendre est le terrain, la pratique. Je savais qu’en quelques mois sur le terrain, il était possible d’obtenir la même technique qu’après trois ans dans une école. En réalité, l’école n’est pas toujours la bonne méthode ». Oliver décide alors de former lui-même le jeune sud-africain qui l’accompagnera sur la plupart des shootings.

L’exemple de Yandisa donne l’idée à Mpumelelo et Oliver de proposer des cours à d’autres jeunes des townships. Peu à peu, l’idée d’une véritable école germe dans les esprits des deux amis qui connaissent bien l’industrie du film et de l’audiovisuel. « Quand il y a un tournage ou un shooting photo dans les townships, les sociétés emploient souvent un assistant noir, qui connait le quartier, pour éviter les problèmes de sécurité. Et c’est tout. Ils viennent, tournent les images, et repartent comme ils sont venus. Sans que cela n’aie d’impact sur la vie du township. Avec Mpumelelo, nous nous sommes dits qu’il fallait que les images soient tournées par et pour les habitants des townships. Autrement dit, il nous fallait créer un réseau de photographes et de vidéastes dans les townships sur lesquels les entreprises de production pourraient s’appuyer. »

Le concept au cœur d’Ekse Lens, c’est l’Empowerment. Ce mot anglais difficile à traduire en Français désigne l’octroi de davantage de pouvoirs aux individus ou aux groupes pour leur permettre d’agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques auxquelles ils sont confrontés. Former les jeunes des townships pour qu’ils puissent eux-mêmes s’émanciper et agir sur leurs conditions de vie.

Vidéo de présentation du projet Ekse Lens

Créer une école de photographie et de vidéos dans les townships. Ça a l’air très simple. « Mais il a fallu savoir par où commencer. Et c’est un projet de longue haleine pour Mpumelelo et moi. Trouver les bons partenaires. Garder le lien sur le long terme. Trouver un local. Acheter le matériel. Régler des problèmes comme ceux des assurances. Ce n’est pas si facile de trouver un assureur qui soit d’accord pour assurer du matériel si coûteux stocké dans un township.  » explique Oliver. D’ailleurs, à l’heure actuelle, les assureurs ne souhaitent pas prendre le risque de couvrir le matériel d’Ekse Lens. Si vous avez des conseils ou des contacts pour Oliver et Mpumelelo, n’hésitez pas à les contacter. A bon entendeur !

La réalité est là : les métiers de la photographie et de l’audiovisuel font rêver mais sont bien souvent inaccessibles faute de moyens. C’est d’autant plus criant au Cap qui fourmille d’équipes de production de cinéma et dont les rues servent très régulièrement de décors de shootings photos. « On a souvent l’impression d’être dans une bulle au Cap, une bulle d’expatriés, une bulle de Français, une bulle de blancs. Quand je suis arrivé ici il y a trois ans, je n’aimais pas vraiment cet endroit. Comparé à l’Afrique de l’Est, la ségrégation était trop importante. » Leur projet suscite rapidement beaucoup d’enthousiasme. Un troisième partenaire, Xolisa, entrepreneur et poète engagé à Khayelitsha, et une quinzaine de professionnels sud-africains et internationaux rejoignent l’aventure et s’engagent à former aux côtés d’Oliver et de Mpumelelo ces jeunes talents. Photo de mode, reportage journalistique, documentaire, flashs infos, techniques du matériel photographique… toutes les facettes des métiers de l’audiovisuel seront couvertes par Ekse Lens. Par ailleurs, des intervenants d’autres milieux, comme des entrepreneurs ou des dirigeants de startups viendront apporter leur expertise aux élèves « parce que tu peux être un très bon photographe, mais si tu ne sais pas te vendre et démarcher des clients, présenter ton portfolio, tu ne vas pas forcément réussir.  » explique Oliver.

Retour en images sur la journée portes ouvertes d’Ekse Lens organisée à Isivivana Centre a Khayelitsha. Crédits photos : Yann Macherez

« Cela nous tenait à cœur d’être indépendants, au moins la première année ». Pour faire de ce projet une réalité, Oliver et Mpumelelo entament les démarches et trouvent un local, une bibliothèque à Khayelitsha et lancent une campagne de crowdfunding pour l’achat de matériel. « Il fallait que les appareils que l’on achetait correspondent à ceux utilisés dans la production audiovisuelle, pour que ces jeunes entrent directement dans le milieu. » La semaine dernière, ils ont pu lancer l’appel à candidature pour composer la première promotion d’Ekse Lens. Trente-cinq personnes se sont manifestées. « Nous allons sélectionner six personnes pour que la formation de huit mois (quatre mois en photo, quatre mois en vidéo) soit vraiment qualitative. Il faut que les élèves d’Ekse Lens aient un projet professionnel en lien avec la photo ou la vidéo, et idéalement, qu’ils aient envie de changer l’image des townships.  » En effet, l’école Ekse Lens, outre son caractère social de démocratisation des métiers de l’audiovisuel, a pour vocation de faire, évoluer les consciences. Inutile de rappeler la force des images et la puissance qu’ont ceux qui les produisent aujourd’hui. Armés de cette formation, les jeunes des townships photographieront et filmeront eux-mêmes leurs quartiers, documenteront leur actualité, se le réapproprieront et in fine en donneront une image plus réaliste, et peut être, sinon plus positive, au moins plus juste. L’histoire du township racontée par les gens qui y vivent, pour en changer le narratif. « Bien sûr, je suis très content que des entreprises ou des agences de voyage fassent appel à moi pour tourner dans les townships, mais je voudrais qu’elles puissent engager des professionnels sur place. Ca me parait plus logique. » De l’intelligence et une volonté de fer, c’est ce que l’on voit dans les yeux d’Oliver quand il affirme : « Au-delà de ça, c’est le bon moment pour être un photographe africain. »

L’étape suivante sera la création d’une société de production, qui pourra faire travailler les élèves de l’école et trouver des contrats auprès d’entreprises. Les pistes de coopération sont nombreuses, aux côtés de l’ONG Bridge for Music à Langa par exemple, où Ekse Lens pourrait, en l’échange de cours sur la photo et la vidéo, accéder à des salles de cours et du matériel informatique. Ou encore à l’Alliance Française de Mitchell’s Plain où une exposition de fin de cursus est prévue l’année prochaine. A plus long terme, Oliver voudrait que l’école s’étende à d’autres domaines que la photo et la vidéo. « Tu te rends compte, il y a des millions d’habitants à Khayelitsha, et pas une université ! ».

Dans l’objectif d’Oliver, on voit nettement le grand projet qui l’anime : une Université gratuite à Khayelitsha. En espérant qu’elle se réalise, son ambition en haute définition.

Si vous souhaitez en savoir plus ce Ekse Lens, vous pouvez visiter leur page Facebook
Pour contribuer, le lien vers la campagne de crowdfunding :
https://www.gofundme.com/ekse-lens-photography-school

*Oliver Petrie exposera les photos de ce reportage à l’Alliance Française du Cap (155 Loop Street) du 10 au 31 janvier 2019. Venez nombreux !

Portrait rédigé par Marie Traisnel
Crédit photos : Yann Macherez

publié le 29/11/2018

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