Ces incroyables Français : Laurence Estève, La vie en piste

Rouge. Cette couleur me saute aux yeux lorsque j’arrive à l’Académie Zip Zap, l’école qui vient juste d’être inaugurée à Salt River. Rouge comme le nez des clowns, rouge comme la couleur des chapiteaux, rouge comme le feu qui anime la co-fondatrice de Zip Zap Circus, Laurence Estève, depuis vingt-six ans.

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Le jeune qui m’ouvre la porte pieds nus m’amène à l’étage où se trouve le bureau de Laurence. Dans ce grand bâtiment construit comme un amphithéâtre, une immense piste entourée de salles de classes disposées en gradins, j’aperçois à la dérobée une acrobate qui fait l’équilibre sur deux pavés posés au sol, deux longs pans de tissu rouge accrochés au plafond. Aucun doute, nous sommes bien dans une école de cirque !

J’avoue que je ne sais pas par où commencer lorsque je me retrouve face à Laurence, tant elle m’impressionne par sa simplicité. Celle qui a reçu l’ordre national du mérite en 2012 fait figure d’exemple en Afrique et dans le monde entier pour l’ONG Zip Zap qu’elle a créée en 1992 avec son mari.

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En observant les murs du bureau de Laurence, une chose me frappe : son bureau dit tout.

Sur le mur gauche s’étalent les vingt ans de Zip Zap avec des centaines de photos des différentes représentations et projets qui, depuis 1992, en ont fait une référence internationale du cirque social. J’interroge Laurence sur les photos qui jalonnent le mur droit, des photos de mariages. Non, ce ne sont pas des membres de sa famille, ce sont les anciens élèves de Zip Zap. « Là c’est Anele il travaille au Cirque du Soleil tandis qu’à droite, là-bas, c’est Christine qui a rejoint le cirque Pinder. Jose, notre célèbre clown a remporté le prix Nikouline au festival mondial du Cirque de Demain en 2007... Il a enchaîné avec une dizaine de contrats en Europe. Tamryn, que tu vois là haut, est prof de cirque à Chatelrault et Tim a créé son école de cirque à Cologne. »

Comme on se l’imagine dans le monde du cirque, Zip Zap forme une sorte de famille, où chacun a sa place dans le bureau de la directrice. Enfin, devant Laurence, le plan stratégique de cette ONG, au format « SWOT* » est accroché au mur. In fine, ce bureau, c’est la représentation de Zip Zap : la passion, la famille, l’organisation. Je comprends alors que le mariage de Laurence et de Brent est au cœur du succès de Zip Zap : la passion pour le cirque, les valeurs sociales… et l’organisation à toute épreuve de Laurence.

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Laurence revient sur son enfance au sein d’une famille de la « bourgeoisie parisienne ». Celle dont on imaginait le destin tout tracé dans la finance part en Grande Bretagne apprendre l’anglais avant de revenir en France avec le projet de devenir professeur d’éducation physique. En sus, elle décide de passer plusieurs diplômes sportifs, et notamment celui de body building, discipline qui commence à devenir à la mode dans les années 1980. Elle devient professeur et se prend de passion pour le mélange entre le sport et la gestion. Elle obtient une maîtrise en sciences et techniques des métiers de gestion du sport et rejoint l’administration du Club Med où elle rencontre un jeune trapéziste sud-africain, Brent, son futur mari.

Ensemble, ils ont le projet de créer un spectacle de cirque, « le cirque des étoiles », pour les enfants des clients du Club Med mais ne reçoivent pas le soutien escompté. Avec cette idée en tête, Brent et Laurence décident alors de rejoindre la grande famille du cirque en passant plusieurs mois au sein d’Arlette Gruss à Paris. Au début de l’année 1992, ils débarquent au Cap, dans l’Afrique du Sud natale de Brent et comprennent que c’est ici que leur « cirque des étoiles » naîtra.

« En France, j’ai tapé aux portes de tas de gens mais très souvent on me renvoyait vers d’autres bureaux. J’avais tout : l’idée, l’organisation pratique, les plans du trapèze volant, le concept, tout. En arrivant ici, je suis allée voir les responsables du V&A Waterfront, avant même que le centre commercial n’existe, et ils m’ont dit « C’est d’accord. » « J’étais surprise, je me suis dit c’est si simple que ça ? Et c’était parti, Brent et moi avons construit notre trapèze volant sur la place (là où aujourd’hui se dresse la grande roue du Waterfront) et avons commencé à enseigner aux touristes. »

Ils participent à l’inauguration officielle du centre commercial du Waterfront en novembre 1992 et animent une centaine de touristes par jour. Sur les photos qu’elle me montre, je vois Laurence et Brent en tenue de spectacle en strass et paillettes, ils sont splendides.

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« Très vite, on a remarqué que des gamins trainaient tous les jours autour du notre installation. Ils ne pouvaient pas payer alors on leur a proposé de nous donner un coup de main en échange de passages gratuits au trapèze. Ils revenaient tous les jours. Il faut savoir que pour Brent, c’était comme s’il se voyait dans ces gamins. Lui aussi, en banlieue du Cap, il trainait dans les rues et c’est le cirque qui l’a sauvé. Ensemble, nous avons alors décidé qu’il fallait qu’on s’occupe de ces enfants. Nous avons donc créé un partenariat avec l’école CBC Christian’s Brothers’ College à Green Point, en donnant des cours de cirques à des enfants de dix à quatorze ans puis aux enfants du township de Langa. Au fil des mois, nous avions ainsi créé la première troupe « Zip Zap » avec des enfants blancs, métisses, noirs et la magie du cirque comme point commun ».

Et c’est tout. Zip Zap était né.

Alors qu’ils donnent leur premier spectacle, le génie de Laurence entre en scène. Elle appelle tous les media et l’émission Carte Blanche de M-net sur la chaîne DSTV consacrera son reportage de Noël à cette troupe de cirque multicolore, en 1992, deux ans après la fin de l’Apartheid et deux ans avant la première élection démocratique.

Plutôt que de proposer des cours de cirques aux enfants de parents fortunés, ils l’ont fait pour les enfants défavorisés. L’essence même du cirque social.

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Zip Zap est bien un cirque « social » puisqu’il a été créé pour réunir ceux qui étaient séparés, pour créer un lieu sans préjugés où tous les enfants sont les bienvenus, pour partager et créer, ensemble, quelque chose de beau. Donner en spectacle la fraternité, en somme. Mais le cirque social représente beaucoup plus qu’une forme d’idéal, car les valeurs de solidarité, de respect, de tolérance et d’éducation sont concrètes. Laurence me cite quelques exemples :

« Pour former une pyramide, il faut un vrai travail d’équipe. Tout le monde est important, celui qui est à la base comme celui qui est au sommet. Et qui dit spectacle, dit musique, et grâce à la musique les enfants doivent apprendre à compter. Certains jeunes ne savent ni lire ni compter à dix ans en Afrique du Sud… Ce n’est pas facile pour eux puisqu’ils ne voient pas d’avenir, ils n’ont pas vraiment de perspectives. Avec Zip Zap, on leur redonne confiance en eux, on les écarte peu à peu de leurs comportements destructeurs, on les pousse à continuer l’école. »
L’Académie Zip Zap joue un vrai rôle d’insertion professionnelle, avec la possibilité de se spécialiser dans trois domaines : instructeur, technicien, artiste.

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De quinze enfants à l’époque à deux mille aujourd’hui avec plus d’une trentaine de spectacles à l’international à son actif, Zip Zap est devenu une référence mondiale. A une époque où à peine dix cirques sociaux existent dans le monde, Zip Zap a ouvert la voie à des centaines d’autres projets et à une évolution plus profonde du monde du cirque, avec le développement de cursus académiques dédiés au cirque social. Preuve de cette reconnaissance, Laurence et Brent ont été invités à donner des représentations pour la cérémonie d’anniversaire des 77 ans de Nelson Mandela en 1995, à la maison blanche devant Barack Obama en 2016 ou plus récemment en 2017 lors d’un match de démonstration entre Federer et Murray à Zurich.

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Dix programmes différents structurent aujourd’hui l’action de cette ONG dont la gouvernance irréprochable a été saluée en 2017 avec le prix platine IMPUMELELO. En tissant des partenariats avec une trentaine d’écoles, une dizaine d’orphelinats de la région dans les Cape flats et les townships, Zip Zap a réussi à changer la vie de plus de dix mille enfants. Parmi les programmes de Zip Zap , en partenariat avec la clinique Ubuntu à Khayelitsha, une troupe propose des animations pour les trois cents enfants atteints du VIH qui viennent chaque mercredi récupérer leur traitement en trithérapie. Que ce soit à Hout Bay pour les tout petits vivant dans les bidonvilles ou auprès des jeunes des foyers de SOS Children’s Villages à Thorntonb, les valeurs et les objectifs de Zip Zap sont les mêmes.

Je laisse Laurence conclure elle-même son portrait avec l’anecdote qui résume le mieux selon elle ce qu’est Zip Zap.

« En 1997, alors que nous participions à une tournée de promotion européenne du Cap pour les JO, nous avons été invités à l’Elysée pour le 14 juillet. Avec les enfants, nous avons même fait une pyramide dans les jardins ! A la fin de la fête, on s’est baladés sur les Champs-Elysées et les enfants ont improvisé un spectacle de rue. Un policier est alors venu me voir en me disant « Les spectacles de rue sont interdits, Madame, vous savez ? Mais surtout, n’arrêtez pas, c’est magnifique. » A la fin, on est partis vers le Champs de Mars pour voir le feu d’artifice. Les enfants étaient éblouis par la diversité des gens qui étaient réunis là, en toute liberté, en paix. Le lendemain, nous nous sommes remariés avec Brent dans une petite église du XIIe siècle avec les enfants qui chantaient en Xhosa. Rentrer en France, dans mon propre pays, et voir ce qu’ils ont pu voir à travers leurs yeux, m’a apporté beaucoup d’émotions. J’ai réalisé ce qu’on avait réussi à faire avec Brent. Ce fut l’un des plus beaux moments de ma vie. »

Si vous souhaitez participer à des ateliers de cirques (pour les enfants… et pour les adultes !) et si vous avez envie de soutenir Zip Zap, n’hésitez pas à contacter Laurence :
Site Internet : www.zip-zap.co.za
Email : laurence@zip-zap.co.za
Tel 021 421 8622/3
Facebook : Zip Zap Circus
Twitter : @zipzapcircus
Youtube : Zip Zap Circus
Instagram : @zipzapcircus

*SWOT : méthode d’analyse stratégique qui permet d’identifier les forces (Strengths), faiblesses (Weaknesses), opportunités (Opportunities) et menaces (Threats) d’un projet)

Portrait rédigé par Marie Traisnel

publié le 24/05/2018

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