Ces incroyables Français : Laurence Diaz Armand, Déplacer les montagnes

Ce jour-là, alors je quittais le Consulat pour aller interviewer Laurence Diaz Armand, propriétaire de Molo Lolo, un réseau d’hébergements éco-responsables, j’étais loin de m’imaginer quelle femme j’allais rencontrer. Portrait d’une femme extraordinaire qui vient à point nommé pour la journée sud-africaine « Women’s day » le 9 août.

Sur Hudson Street, cette belle bâtisse au style victorien m’ouvre ses portes. L’intérieur est subtilement décoré et on reconnait bien l’artisanat local dans les peintures accrochées aux murs et dans le mobilier. Marjolaine, Amanda et Diane sont présentes à l’accueil. Je remarque aussitôt l’atmosphère féminine et chaleureuse qui entoure Laurence. Tout le monde sourit ! Ici, les annonces des hôtels « Vous vous sentirez comme chez vous » semblent réelles. Preuve en est, cette interview qui ne devait durer qu’une heure nous a occupées toute l’après-midi.

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« Je ne suis pas bonne pour parler de moi ».

A priori, on pourrait se dire qu’effectivement Laurence est quelqu’un de timide. Très discrète. C’est surtout un trésor de femme qui s’ouvre peu à peu à mesure que la discussion se met en place. Ce qui pouvait passer pour de la timidité devient alors selon moi une vraie force, une puissance tranquille. Celle de la décision prise et des projets que rien ne peut arrêter.

« J’avais une vie confortable à Chamonix avec mon mari et mes deux enfants. Je suis venue au Cap perfectionner mon Anglais et j’ai décidé de m’installer ici. Je ne supportais plus l’étroitesse de ma vie en France et j’ai toujours eu le rêve de vivre à l’étranger. C’était une évidence. Sauf que personne n’a voulu me suivre et que je suis venue seule. » J’imagine combien il doit être difficile de sauter le pas et de prendre une décision si radicale. Je m’entends répéter plusieurs fois, « c’est courageux ! ». Oui, Laurence est courageuse et forte. C’est une femme qui ne recule devant rien, pas même devant son mari et ses enfants qui décident de rester vivre à Chamonix.

Quand je lui demande ce qui l’a poussée à prendre cette décision, elle me répond :« D’abord, pour les autres, car j’ai eu la chance d’évoluer dans un milieu aisé et je voulais m’investir dans un projet social. Ensuite et surtout, pour mes enfants. Je voulais montrer à mon fils, à mon mari et surtout à ma fille qu’il ne faut jamais se laisser influencer par les autres. Si mon mari avait pris cette même décision, j’aurais été contrainte de le suivre. Et j’aurais peut-être même ouvert une guest house pour m’occuper ! Mais là, comme c’était l’inverse, et que je suis une femme, ça a été beaucoup moins évident. » m’explique-t-elle en s’animant un peu. Elle m’explique ensuite que de fil en aiguille, même si sa famille vit toujours en France, son mari et leurs enfants se sont impliqués à ses côtés dans son projet.

En 2012, Laurence et son mari investissent dans une maison à Sea Point qui deviendra "La House". Laurence s’y installe, cuisine elle-même pour ses hôtes et passe des soirées à discuter avec eux. « Heureusement que j’avais mes hôtes ! Imaginez-vous, j’étais quand même assez seule ! ». Cette atmosphère familiale, les bons repas concoctés par Laurence, cette chaleur humaine font que son activité démarre rapidement.

« Mes hôtes me disaient : « ici c’est différent ! » et j’ai essayé de savoir ce qui faisait la différence selon eux. Le « chez soi » loin de chez soi, la décoration réalisée par des artisans locaux, l’attention du personnel, les rencontres… et surtout la dimension éco-responsable qui fait l’identité de Molo Lolo ».

Cette différence explique le succès de Molo Lolo et son développement fulgurant, à raison d’une ouverture d’établissement par an depuis 2012, du Cap à Addo près de Port Elizabeth.

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Nandipha, Amanda et Amstone, au Lodge à Cape Town. Nandipha et Amanda sont employées depuis 2014.

« Pourquoi Molo Lolo ? C’est rigolo car en France je détestais qu’on me surnomme « Lolo » mais ici, personne n’arrivait à prononcer mon prénom « Laurence » et c’est en Anglais un prénom masculin. « Molo » car je voulais un nom africain et en Xhosa cela veut dire « Bienvenue ».

« J’en voulais un par an ! » Ambitieuse, Laurence l’est certainement quand elle s’envisage à la tête d’une grande et belle entreprise. Mais ce n’est pas la quête de l’argent qui l’intéresse. Molo Lolo représente bien plus qu’un réseau d’établissements. « L’hébergement, ce n’est qu’un prétexte. Ce qui m’intéresse, c’est la formation. De plus, je suis très intéressée par la nature, la protection de l’environnement. C’est d’ailleurs ce qui m’a attirée ici au Cap, cette biodiversité exceptionnelle. » En effet, il s’agit pour Laurence avant tout d’un concept de tourisme éco-responsable qu’elle applique scrupuleusement à chacune de ses guest houses.

« Les gens travaillent ici pour une misère, et leurs conditions de travail sont souvent catastrophiques. L’éducation et la formation font peine à voir. Quand j’employais des personnes, des femmes de ménage pour la plupart, elles ne me regardaient pas dans les yeux, baissaient la tête devant les clients, ne prononçaient pas un mot. Ça m’a choquée. J’ai décidé de faire quelque chose pour ces femmes. Je leur disais : Je veux que tu lèves la tête. Ici tu es Amanda. Tu es Nandypha. »

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Michelle et Divine à la House, Sea Point. Divine est maintenant manager du Petit Chateau à Durbanville

Ainsi, Laurence s’évertue à proposer des formations pour ses employés et à les informer de leurs droits, une surprise pour la plupart d’entre eux. L’exemple parfait pour illustrer son investissement envers les femmes est celui de Roni Koopman, ancienne femme de ménage qui a pris part aux travaux de rénovation aux côtés de l’équipe de Molo Lolo. Très rapidement, Laurence décèle un vrai potentiel chez cette quadragénaire originaire du township de Valencia, qui a quitté l’école à quatorze ans. « J’ai tout de suite vu que cette femme était incroyable. » Après avoir été désignée responsable du jardinage, elle gravit les échelons et devient manager de la maison d’hôtes. Elle encadre aujourd’hui dix-huit personnes, deux hectares et demi de propriété, un lodge et un restaurant. « Roni a des qualités de manager incroyables. Elle trouve toujours des solutions, y compris dans les situations les plus compliquées. Et elle a obtenu l’adhésion de toute l’équipe. »

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Toute l’équipe d’Addo African Home encadrant Roni, la manager.

Lorsqu’on regarde l’organigramme de Molo Lolo, on remarque que tous les managers sont des femmes. « C’est vrai qu’il y a une grande majorité de femmes (elle compte sur les doigts de sa main les hommes qui font partie de l’équipe) J’ai même une agent de sécurité ! Quand les autorités locales me disent qu’il va falloir faire un effort sur la parité, car il n’y a qu’un tiers de nos effectifs qui sont des hommes, cela me fait quand même bien rire. Ce dont je suis la plus fière ? C’est d’avoir, en tant que manager, réussi à offrir des opportunités de postes comme celui de manager à des femmes qui n’auraient sans doute jamais pu y accéder. »
Par ailleurs, Laurence a voulu d’abord et avant tout créer de l’emploi local. Sur les trente salariés que compte Molo Lolo, il n’y a que deux européennes.

Tous les agents de Molo Lolo sont formés au recyclage, à l’utilisation de produits biologiques et sensibilisés à la gestion co-responsable des ressources. Marion, la fille de Laurence, ingénieure en aménagement du territoire, est venue proposer une formation au personnel d’Addo pour la protection de la nature. Il faut dire que le challenge était important là-bas : sur les 2,5 hectares de la propriété, une grande partie était utilisée comme déchetterie. Avec une équipe d’agents, Marion a mené une action de nettoyage. « Aujourd’hui, les comportements ont beaucoup évolué. Il n’y a plus un seul mégot de cigarette par terre ou de bout de papier qui traîne. »

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La piscine biologique de Molo Lolo à Addo : 500m2 au total, entièrement nettoyée, oxygénée et régénérée par les plantes. Aucun produit chimique !
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Reagan, employé jardin et maintenance, dans le potager qui produit fruits et légumes de saison pour le restaurant.

Mais Molo Lolo ne s’arrête pas là : en décembre 2017, Laurence, épaulée par son mari et leur fils Victor, architecte d’intérieur, ouvre un restaurant d’inspiration française au sein du lodge à Addo où, sous la direction d’un chef français, une brigade d’étudiants d’Eziko Cooking School du township de Langa (près du Cap) et du Lycée hotellier de la Rochelle cuisinent des produits locaux, frais et de saison. Durant les six mois de formation, les jeunes cohabitent et apprennent à se connaître en même temps qu’ils découvrent le travail en cuisine.

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Etudiantes d’Eziko Cooking School à Langa et du Lycée Hôtelier de La Rochelle avec Roni.
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Angélique et Auriane, étudiante au Lycée Hôtelier de La Rochelle avec Asiphe, étudiante de l’Eziko Cooking School, Langa
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Angélique, étudiante au Lycée Hôtelier de La Rochelle dans le ardin potager

La boucle est bouclée : insertion sociale, lutte contre les inégalités, protection de l’environnement et développement local sont les ingrédients de ce projet vertueux. Bien sûr, tout n’est pas rose. « Molo Lolo prend en charge le transport des jeunes depuis le township de Langa jusqu’à Addo, les loge et les nourrit pendant les six mois de la formation. Mais certains abandonnent au bout de quelques semaines. Je reviens d’un déplacement là-bas justement et j’ai vu partir trois jeunes femmes après seulement six semaines de formation. C’est dommage. »

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Justine, originaire de Mitchell’s Plain, en formation en Restaurant management
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Sindy, Eziko Cooking School, originaire Langa et Syia, du township de Nomatansanqa, étudiants à Molo Lolo Cooking school

Toutefois, il en faut plus pour désarçonner Laurence car ce restaurant, c’est la première étape pour son grand projet : créer un centre de formation dédiée aux métiers de l’hospitalité, où les jeunes locaux pourront apprendre tous ces métiers : maître d’hôtel, femme de chambre, restauration, management, accueil, gestion des réservations, comptabilité, marketing, sécurité, jardinage, décoration, gestion verte et responsable, etc.

En partenariat avec une ONG de la région qui lui propose un local à trente kilomètres de Addo, Laurence s’est fixée comme objectif de former une équipe complète par an, sur tous ces métiers. « Je ne pense pas, je suis sûre que ça va marcher ! ».

Laurence et ses associés, son mari Pascal et Mahmoud Sellani, sont aujourd’hui en contact avec les autorités locales et cherchent des partenaires pour les épauler dans ce projet qui ressemble plus à celui d’une ONG que d’une entreprise.

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Sindy, Eziko Cooking School, originaire du township de Langa, étudiante à Molo Lolo Cooking School

Tandis que notre entretien touche à sa fin, je reste coite face au courage et à la volonté de Laurence et réalise qu’il ne faut décidément pas se fier aux apparences. En effet, Laurence Diaz Armand est capable de déplacer des montagnes, de Chamonix à Table Mountain.

« Je laisse les choses se faire. Je suis sur mes skis, je me laisse glisser et je sens le terrain. Je m’adapte, toujours, et j’essaie d’être la meilleure. »

Vous êtes tenté.e par l’expérience "Molo Lolo" ? Voici les contacts :
Email :lolo@molololo.co.za
Web : www.molololo.com
Facebook :https://www.facebook.com/mololologuesthouse/

Crédits photos : Yann Macherez (Site Internet)
Portrait rédigé par Marie Traisnel

publié le 31/07/2018

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