Ces incroyables Français : Hélène Joffé, la dernière survivante

J’ai rencontré pour la première fois Hélène Joffé au musée de l’Holocauste du Cap le 17 novembre 2017. Nous devions organiser un hommage à Simone Veil dont elle avait eu l’idée. Elle me fut présentée par Richard Freedman, le directeur du musée, comme la dernière survivante française de la Shoah à vivre en Afrique du Sud.

JPEG

Elle paraissait encore jeune malgré ses 83 ans. Elle souriait tout le temps et avait un visage avenant entouré de cheveux blonds. Elle me dit qu’elle avait une excellente mémoire et qu’elle souhaitait qu’on l’aide à écrire son histoire.

Je l’ai revue au bureau du Consulat le lundi suivant.

Elle habite, dans la ville nouvelle qui s’appelle Century City, une résidence sécurisée pour personnes âgées.

Un immeuble appelé Palme d’or.

Je n’ai pas eu la présence d’esprit au début, ni osé au cours de l’entretien, lui demander l’autorisation de l’enregistrer. Je rapporte donc ceci de mémoire.

Elle a dit d’emblée que ce sont les témoignages filmés dans le cadre du projet Spielberg qui lui ont permis d’enfin parler et de se détacher de son passé, de la petite fille qu’elle était et qu’elle considérait depuis ce temps là comme une autre.

Lui sont restées la peur des trains, la phobie des cafards et celle d’être abandonnée le soir.

La sensation de froid.

La brûlure de son pied dans la cheminée de la ferme isolée près d’Apt.

Son père est mort à Sobibor, fusillé puis écrasé par un camion le dernier jour du mois de mars 1943.

A la libération, elles allaient chaque jour avec sa mère à la Gare Saint Charles voir le retour des déportés, dans le fol espoir de le retrouver. Elle ne supportait pas la vision de ces êtres sortis de l’enfer. Elle retrouva là-bas un jour une de ses amies, qui avait subi des expérimentations dans les camps, et mourut un mois après son retour.

La rafle du 23 janvier 1943 dans le quartier du Vieux port de Marseille fut menée par la police française.

Le quartier, dans lequel son père possédait quelques boutiques, était populaire et peuplé d’étrangers : Italiens, Grecs, Arméniens.

Il fut entièrement rasé et personne ne put y trouver refuge.

Il y a un livre de photographies d’époque qui montre le quartier avant et après.

Le lendemain, la fiancée de son frère, qui n’était pas juive, est revenue dans l’appartement : il ne restait plus rien, pas même les robinets en cuivre, tout avait été pillé.

Toutes les personnes arrêtées furent conduites dans des wagons à bestiaux surpeuplés vers le camp de transit de Fréjus. Elle se souvient du trajet qui dura deux jours et de l’odeur du vinaigre avec lequel une de ses voisines se rinçait les cheveux.

Le camp était battu par un vent glacé. On y dormait sur de la paille. Il avait accueilli auparavant des Sénégalais.

On permettait à ceux qui n’étaient pas Juifs de sortir du camp.

Un voisin italien leur proposa de venir avec lui et de leur fournir un refuge.

Ils passèrent miraculeusement le contrôle, le gardien français fermant volontairement les yeux sur la mention que portaient leurs papiers.

La famille gagna le jardin ouvrier de l’Italien près de Marseille.

Son frère qui était dans la résistance, et qui serait à la Libération surnommé le fou de la Castellane pour ses trois jours de combat héroïque, vint les y chercher.

Elles vécurent assez heureuses dans un village près de la mer où des soldats de la Wehrmacht étaient casernés.

Leur blondeur les protégea jusqu´à ce jour où, en tout innocence, elle dit à une camarade de classe que sa mère aussi était juive.

Elle fut dénoncée.

La famille dut se séparer et elle fut conduite dans la nuit avec son jeune frère de 4 ans dans une ferme du Lubéron où vivaient les beaux-parents du chef de la Résistance locale.

Avant de se marier, elle s’appelait Hélène Mindel.

Dans la clandestinité elle devait se souvenir de son nom d’emprunt : Hélène Arnaud. Un jour elle se trompa et reçut une gifle mémorable.

Elle vivait comme une sauvageonne, les fruits sauvages complétaient sa maigre nourriture. Elle allait chercher l’eau en brisant, l’hiver, la glace de la rivière. Elle tomba même amoureuse d’un jeune berger, dont elle se souvient, aujourd’hui encore du nom : Jean-Claude.

Elle prenait soin de son petit frère. Il est mort, après la guerre, d’une leucémie à 20 ans.

Ses parents venaient de Russie. Ils se sont arrêtés à Marseille en 1921, alors qu’ils espéraient rejoindre le Canada.

Ils avaient vécu quelques mois à Constantinople après avoir traversé la Mer noire à la rame et dépensé les pièces d’or cousues dans la doublure de leur manteau. Les caisses de roubles transportées avec difficulté n’avaient plus cours après la révolution.

Ces photographies qui nous ont été confiées par Hélène Joffé sont le témoignage de l’époque qu’elle a vécue.

Son père était issu d’une riche famille de banquiers viennois qui avait le privilège de pouvoir vivre bourgeoisement en Russie. Elle possédait une maison ronde au bord de la Mer noire où chacun des 14 enfants avait sa chambre. Après la Révolution, cette propriété fut transformée en sanatorium pour les ouvriers.

Elle parait pleine de bonté. Elle croit et pratique le pardon. Elle s’est réconciliée avec le passé et avec l’Allemagne. Elle a enseigné pendant 12 ans à l‘école allemande, se rend souvent à Berlin. Elle compatit au sort des réfugiés.

Elle n’a jamais vraiment eu en revanche d’amies sud-africaines.

Comment est-elle arrivée dans cette ville ? Par un oncle qui y vivait et avait retrouvé la trace de sa mère qu’il n’avait pas revue depuis leur exil de Russie.

Elle fit le voyage après la fin de ses études pour y passer des vacances. Elle y rencontra son mari et choisit de s’y installer.

Elle va porter son témoignage dans les écoles et fréquente assidûment depuis 15 ans le centre de l’Holocauste du Cap.

Le soir de l’hommage à Simone Veil, elle s’est exprimée en tremblant dans un anglais parfait. Elle m’a remercié de lui avoir ramené un livre de France : des biographies historiques écrites par Stefan Zweig.

Portrait rédigé par Laurent Amar, Consul général de France au Cap

publié le 30/08/2018

haut de la page