Ces Incroyables Français : Nicole-Marie Iresch, L’empreinte du township

Il faut longer le township de Langa et traverser la zone industrielle d’Epping et sa gare ferroviaire pour rejoindre l’entrepôt de Township Patterns et le studio de création aux mille couleurs de Nicole-Marie Iresch. Quand je la rejoins, Nicole-Marie m’accueille avec un grand sourire et me conseille avant tout de discuter avec Denise Katekesha, chef couturière et Fouad Hendricks, en charge de la coupe du tissu. Car Nicole-Marie parle très peu d’elle, n’emploie jamais le « je » et lui préfère le « nous », quand elle parle Township Patterns, son entreprise sociale qui fait travailler soixante-dix femmes des townships du Cap.

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Un crash d’avion en 1985 au Brésil. On peut dire que sa rencontre avec l’Afrique du Sud a été plutôt brusque. Elle se lie d’amitié avec une sud-africaine, rescapée elle aussi, et décide d’aller visiter ce pays qu’elle ne connaît pas. Et là, pour Nicole-Marie, c’est une révélation. Loin d’une vision ethno-centrée, elle décider d’écouter les femmes des townships et créé une association dans le seul but de recueillir leurs témoignages et leurs souhaits. Et là, une idée revient à chaque fois, une seule envie : avoir un travail.

« Nous avons commencé avec de la toile de jute, ce n’était pas cher et on en trouvait partout dans les townships. Avec ce matériau qu’elles voyaient au quotidien, les femmes ont commencé à réaliser des projets ».

Les femmes à l’époque utilisaient les emballages de produits de grande consommation pour tapisser leurs shaks, composés, pas toujours, d’une seule pièce composée de tôles ondulées et de cartons. A cette époque deux pièces étaient le grand maximum. « Les couleurs étaient incroyables.  » Comme un patchwork fluo et criard, ces murs représentaient à la fois la vibration de la vie, la volonté frappante de décorer, coûte que coûte les murs tristes en tôles, d’en faire quelque chose de beau et de joyeux. Chaque femme avait son style, chaque shack était différent, mais tous avaient en commun cette débrouille vivace, cette énergie folle, que Nicole-Marie, après plus de vingt ans en Afrique du Sud, n’a eu de cesse de retrouver chez les habitants des townships, qui s’exprime ainsi : « no matter what, they move forward ».

Ne pouvant se défaire de l’image de ces femmes aux vêtements colorés devant ces murs remplis de publicités, Nicole-Marie décide alors de les photographier. Elle présente ses photos à la directrice de l’école Duperré à Paris, l’école supérieure des métiers du design, de la mode et de la création, qui lui propose une collaboration. Le résultat : plus d’une centaine de designs, de « patterns » ont été créés par des étudiants de Duperré. Les « Townships Patterns », les impressions Townships étaient nées.

« Nous avons imprimé sur du tissu l’esprit, l’énergie, la vie des townships. »

Denise, la chef couturière me montre une dizaine de carrés de tissus de toutes les couleurs, sur lesquels je reconnais en effet les formes d’emballages de lessive, le tracé d’une canette de soda qui se dessinent subtilement. Et de la couleur, beaucoup de couleur. Sur la table où je pose mon carnet, une nappe avec des boites de sardines entrouvertes fluo depuis laquelle un poisson supplie qu’on le mange « Eat me !  » rappelle clairement l’humour de certaines publicités. Avec Denise, Nicole-Marie prépare en ce moment une collection de sacs à destination du marché américain.

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A la fin des années 1990, Nicole-Marie contacte la directrice d’une grande chaîne de supermarchés. « Elle me reçoit et me dit d’emblée : je ne donnerai pas de sous. J’ai trouvé ça très drôle car moi, ce que je voulais, c’était accéder aux caisses des supermarchés. » A peine cinq ans après la fin de l’Apartheid, créer une marque de sacs appelée « Township » était très provocateur. « Ça allait à l’encontre de tout ce qui avait pu avoir lieu pendant l’apartheid. Ca montrait que les habitants des townships voulaient travailler et, en même temps, à chaque caisse de supermarché on rappelait aux blancs leur responsabilité vis-à-vis des locaux. » Les sacs Townships ont alors commencé à être distribués au Cap, puis dans la région et partout en Afrique du sud.

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Contactée par différentes marques, Nicole-Marie est sollicitée pour réaliser des sacs pour les conférences et les événements d’entreprises. C’est son mari Christophe, qui rejoindra l’aventure quelques années plus tard, qui est responsable de cette activité « B2B ». Depuis plus de vingt ans, Township Patterns s’est développé, en gardant toujours au cœur de son activité les principes et les valeurs de Nicole-Marie.

« Ces tissus sont partis des femmes. C’est elles. Ils leur appartiennent. Et il est hors de question de vendre ces tissus et de les voir partir. Elles seules peuvent y toucher, les manipuler, les coudre. » Plusieurs fois approchée par des fabricants qui souhaitaient lui acheter des rouleaux de tissu, Nicole-Marie a toujours refusé. Chaque sac qui est produit par Township Patterns a été cousu par les coopératives de femmes dans les townships.

La fabrication des anses de sacs nécessite une technicité particulière
Quelques échantillons des "Township Patterns"

Forcément, il y a l’enjeu économique car il faut pouvoir verser les salaires en fin de mois, mais ce sont les femmes couturières qui fondent le ciment de cette entreprise. Une ONG aide les femmes à constituer des coopératives, les accompagne dans toutes leurs démarches administratives et d’enregistrement. Chaque mois, l’ONG, la direction et les représentantes des coopératives se réunissent lors des « MOMs’ meetings  » pour échanger et émettre des avis sur le fonctionnement de l’entreprise.

« Tu sais, on peut gagner de l’argent. On peut gagner en visibilité. Mais le jour où j’ai senti qu’on avait gagné, c’est le jour où en réunion les femmes nous ont dit ‘’non ‘’. Lorsque, à ce moment précis, Township Patterns est devenu leur entreprise, nous avions tout gagné ».

A votre tour, allez rendre visite à Nicole-Marie et son équipe.
Township Patterns
Showroom Unit 3
66 Bofors Circle
7460 Epping 2
Phone : 021 534 85 58
www.township.co.za
https://www.facebook.com/townshipofficial/

Article rédigé par Marie Traisnel

publié le 06/02/2018

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